Appel à contributions

(Prolongement de l’appel)

Eros et Thanatos dans les arts de l’Asie

De Platon à Saint Augustin jusqu’à Freud, le couple Eros / Thanatos occupe une place à la fois centrale et à sens multiple dans la pensée et les arts occidentaux ; elle peut prendre la forme d’une célébration de l’amour comme énergie vitale permettant à l’âme (masculine) d’échapper à son corps mortel et d’atteindre le divin, mais aussi d’une menace quand sous l’effet du désir charnel, ou du pouvoir féminin, maternel, l’âme s’épuise. C’est aussi le cas dans la pensée et les arts d’Asie, qu’il s’agisse de croyances et d’images populaires, d’icônes religieuses, de représentations classiques, traditionnelles ou contemporaines.

En Inde comme dans le monde himalayen et dans certains pays d’Asie du Sud-Est, l’art inspiré du tantrisme, qu’il soit bouddhique ou hindou, a fait de l’union érotique la métaphore par excellence de l’expérience spirituelle. Les images de l’éros peuvent être liées à des figures terrifiantes ou funèbres, dans une perspective qui vise à dépasser l’opposition entre plaisir et effroi. Le terme sanskrit kāma qui qualifie l’éros s’étend plus globalement à toutes les formes de désir, mais désigne aussi spécifiquement, dans l’hindouisme, la divinité qui préside aux relations amoureuses. Dans la légende bouddhique, le dieu Mâra (« Mort ») règne sur le monde du Désir (Kāmadhātu) : c’est lui que le Bouddha doit affronter avant d’accéder à l’Éveil. Le Kāma de la mythologie hindoue ne se confond pas de la même façon avec la mort, mais il a partie liée avec elle : réduit en cendres par le dieu Śiva pour avoir osé s’attaquer à lui, il est bientôt ressuscité par ce dernier sur les instances de la Déesse. Le mythe marque ainsi l’intime solidarité de l’éros avec les divinités féminines, tout en illustrant le rapport ambigu qu’il entretient avec l’ascèse, le masculin et les puissances de destruction. Ces thèmes ne cessent de traverser la création artistique indienne jusqu’à l’époque contemporaine. La fin du XIXe siècle a vu apparaître une personnification ambivalente de la nation qui trouve sa source dans le panthéon des déesses hindoues. Les liens entre le divin, le féminin et la mort continuent à inspirer le cinéma et l’art du XXe siècle.

L’amour et la mort sont aussi liés dans la Chine et le Japon classiques essentiellement sous la forme d’une mise en évidence des dangers de l’érotisme féminin, présenté comme monstrueux, inquiétant, apparition masquée de renardes ou de fantômes. Ainsi dans le bouddhisme, il existe des Enfers particuliers réservés aux femmes. Au Japon, l’image de la femme fantôme demeure vivante dans l’art populaire (Dumas, 2018).

Ces ambivalences se fondent en partie sur la représentation taoïste de l’énergie du Yang, masculine, vitale, qui produit la vie par fécondation du Yin féminin, passif, selon certaines conditions qui doivent être préservées. L’excès de pouvoir féminin rompt l’équilibre de l’ordre cosmique. Un principe féminin trop actif qui sollicite la semence outre mesure engendre la mort. Au contraire la préservation de cette semence permet de préserver le souffle vital, et de lutter contre la corruption du corps. Ainsi en Chine, la force vitale de l’amour peut parfois conduire à ressusciter un mort (cf. la pièce de théâtre du XVIe siècle Le Pavillon aux pivoines), et l’amour avec un fantôme peut permettre de faire revenir la belle d’une époque passée mais bien définie. Enfin, comme le rappelle Vandermeersch, cette cosmologie qui ne permet pas de penser un yang absolu sans yin ouvre aux femmes lettrées la voie de la poésie pour manifester leur féminité sans mettre en danger l’ordre confucéen (Vandermeersch, 2004).

Au Japon, le paradigme de la danse érotique de la déesse Amenouzume, donnée comme l’ancêtre du Kagura et du théâtre Nô, est différent : cette danse surmonte la mort en réveillant les énergies vitales représentées par le Soleil — la déesse Amaterasu —, un temps éclipsé au solstice d’hiver, en provoquant le rire des divinités plongées dans l’obscurité qui laissent ainsi échapper le souffle vital par leur bouche. Aujourd’hui les Japonais annoncent la mort de quelqu’un en souriant comme pour réactiver ces énergies qui sont menacées de disparaître.

Pour ce numéro thématique de la revue Art Asie Sorbonne, nous attendons des propositions de contributions ayant trait au thème du couple Éros et Thanatos dans les arts visuels asiatiques de toutes époques, y compris sous leurs formes vernaculaires et populaires, d’une longueur de 30 000 signes environ, accompagnées d’illustrations libres de droits (les articles en anglais sont également acceptés).

Les propositions comportant un résumé en français et en anglais, accompagnées de mots-clés, d’une brève bibliographie, et d’une courte bio-bibliographie devront être reçues avant le 30 juillet. La réponse sera donnée au plus tard le 15 août. Les articles sont attendus au plus tard le 30 octobre.

Les propositions sont à transmettre à Christine Vial-Kayser (christine.vialkayser@gmail.com), Mary Picone (marypicone@hotmail.com) et Edith Parlier-Renault (Edith.Parlier-Renault@wanadoo.fr).

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Bibliographie :

Raechel Dumas, The Monstrous-Feminine in Contemporary Japanese Popular Culture, Springer, 2018.

Léon Vandermeersch, « Poèmes féminins du seuil de la mort dans la Chine des Qing », Savoirs et clinique, 2004/2 (no5), pp. 63 à 66. En ligne.